
Art Brut
L'AMOUR DE LA FILLE ET DU GARCON
Quel festival ou quel théâtre mettra à son affiche Pascal Gravat et Prisca Harsch qui ont esquissé, avec légèreté, un des meilleurs premiers spectacles nés en suisse depuis pas mal de temps ?
C’est un spectacle qui a tendu sa guirlande de loupiotes maigrelettes, il y a déjà plusieurs mois de cela. C’est un spectacle intitulé, "L’amour de la fille et du garçon". C’est un spectacle tellement, ténu, ému, tellement mince et presque transi que j’en ai oublié jusqu’à la bande son, jusqu’au découlement narratif. Me reviennent seulement les mots de Ramuz, récités et labourés par l’auteur lui-même en voix-off. Ressurgissent quelques images à moitié éffacées sous l’ombre dispensée par une lumière blanche devant un cyclo bleu. Une danseuse pointe son menton de porcelaine, avec une obstination insondable. La silhouette fragile d’un danseur dérobe son visage. De leurs bonheurs ou de leurs malheurs échangés, de ce qu’ils ont peut-être vécu sur la scène ou sur le bord des coulisses propriatoires , de leurs passes, de leurs doigts qui se sont peut-être sérrés jusqu’à blanchir la chair de leur s phalanges ; rien ne me revienne. Et que cet oubli est bon. Et que cette amnésie est curieuse, stimulante, douce. Elle est le signe, pour une fois, que le pas de deux éphémères livré par eux est de ceux qui ne se laissent que difficilement étiqueter, difficilement mettre sous le couvercle de mots faciles et encore moins sous celui des souvenirs que l’on range et conserve sous cellophane comme dans un album de famille. Une telle amnésie blanche à l’endroit d’un des meilleurs spectacles de danse vue en suisse en 1996 vient aussi souffler que l’art de la scène, lorsqu’il a pleinement sons sens, est avant tout « lieu des possibles, non pas celui d’une image donnée une fois pour toutes, mais un processus aux bifurcations multiples ».
Concrètement, de quoi s’agit’il ? L’amour de la fille et du garçon : chorégraphié et dansé par pascal gravat et Prisca harsch sur le récit de l’écrivain Charles Ferdinand Ramuz. Les deux auteurs interprètes sont des nouveaux venus sur la scène chorégraphique. C’est leur première pièce commune. La pièce a été reprise au théâtre de la bastille. Les hommes et les femmes dansent pour eux-mêmes, sans qu’il soit vraiment fait quelque chose de leur inimitié ou simplement des limbes de leur anonymat. Ce n’est pas que leurs regards se fuyent : ils n’existent même pas, souvent davantage par lâcheté ou faiblesse chorégraphique que par nécessité ou intention artistique. Ils ne s’appellent plus Giselle, Albert, Odile ou le Faune, ils ne s’appellent plus rien, ils sont un homme ou une femme, un point c’est tout, et c’est trop peu ou déjà trop. Ni signes abstraits, ni personnages représentés, combien de danseurs flottent aujourd’hui sur scène, dans une sorte de no man’s land coupé de toute vista sociale, zone gelée, creuse et sans écho ?
Le premier paradoxe de l’amour de la fille et du garçon c’est que le spectacle reprend justement ces formes vides, ces épouvantails humains là où la danse contemporaine les laisse souvent tomber. C’est l’histoire de leur virginité avant la rencontre. C’est l’histoire de ce qui l’en restera après. Mais c’est également, en contre point lisible, le tableau de l’épaisseur de leurs vies respectives. Pour une fois, il est enfin fait quelque chose de ce que recouvrent les expressions vagues « une fille » et celle d’ « un garçon ».
C’est là le dilemme de la danse, écartelée entre l’art du mouvement et celle de l’immobilité. C’est là le dilemme de toute une vie : savoir si résister à la marche du temps n’est pas déjà mourir, et sans savoir si le mouvement n’est pas accélération vers la mort.
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Anja Shmidt de la nuit remue
La nuit remue
La nuit est un coquillage. Elle est cette chose où les insomniaques, même situés sur une montagne, savent qu’il est possible de venir entendre la mer, et aussi battre le ressac, de tous les amours du monde, et aussi mugir des vagues de grabataires, et aussi barboter des enfants dans leurs rêves à demi-mot. La nuit est le transistor qui relaie ce qu’on appelle « la rumeur du monde », c’est-à-dire la somme des bruits produits par le commerce terrestre. On pense à l’océan Sonore que découvre l’ange du film « les ailes du désir » lorsqu’il traverse une salle et qu’il entend bruire les mots des livres. On pense à « la nuit remue » d’Henri Michaux.
Ce titre a donné son nom au deuxième spectacle du groupe Quivala. Pour la Bâtie Anja Shmidt a rejoint le groupe. La danse ne suit pas le fil d’un récit. Il fait sombre. Huilée la danse trace des gestes déconstruits, puis elle se font dans cette nuit du corps qu’est le sommeil. Puis elle s’absorbe dans cette résistance du temps qu’est peut-être la fatigue. Grâce à l’obscurité, on saisit concrètement qu’un geste est un événement qui s’écoute. La mécanique des fluides installe d’inattendus rapports entre les êtres, rappelant la danse de Trisha Brown, cela dit pour situer Quivala a des années lumières d’une danse sportive. La naissance des corps à la vitesse, leur passage à l’inertie ; ces instantes charnières sont magnifiques. Hélas, naviguant entre la nuit et leurs propres zones d’ombres, les silhouettes se cognent une de ces bandes son qui mettent à plat la rumeur du monde.
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Sarah Ludi à des moments différents
A des moments différents
Article de Manuelle Yerly. À propos de à des moments différents
( Journal de l’ADC 1999)
Il faut bien le dire, il me vient parfois la nostalgie de l’époque où notre mémoire de spectateurs, encore vierge, ne nous entravait pas dans notre plaisir à voir des spectacles de danse. Aujourd’hui, force est d’admettre que la liberté des corps a infiltré tous els aspects de notre vie. Elle constitue même un ressort pour les publicitaires. Dans ce contexte, le public est devenu plus exigeant face aux propositions des artistes.
À des moments différents est l’une de ces invitations à danser, selon la définition que donne Nietzsche du verbe : soit accéder à la légèreté, mais à cette légèreté conquise sur soi-même, au prix de l’acceptation du tragique de l’existence. Nulle débauche conceptuelle ou scénographique. Trois femmes et un homme pénètrent dans une aire de jeu, délimité à cour et à jardin par des bancs. Tour à tour ils viendront s’asseoir, se reposer, assister à la représentation qui a lieu devant eux. Ils nous regardent aussi, nous sommes ensemble, réunis pour éprouver en moins d’une heure leur présence, leur tentative de raconter, sans volonté explicative, les relations entre les personnes humaines, les difficultés de rapprochement, la lenteur, et la répétition des rencontres.
Chez les chorégraphes, ils sont ( pascal gravat et Prisca harsch) parmi les rares à poursuivre, sans rupture formelle , un projet lancé dès le début des années 80, celui d’utiliser la forme chorégraphique pour rendre compte « d’un espace des relations quotidiennes » qui se tisse en permanence, et nous constitue. Ainsi dans cette création, réaffirment l’attente, le poids du corps, les gestes, les regards, les coïncidences de mouvements, comme de parfaites métaphores pour traduire la complexité de la vie affective. Mais c’est parce qu’ils savent actualiser et faire évoluer leur projet qu’ils réussissent, avec la complicité de leur deux magnifiques interprètes, à dessiner une juste représentation de nos modes relationnels contemporains, à l’aide d’un travail chorégraphique dénué de tout apparat.
Pas la moindre trace de complaisance, donc , dans leur pièce, les envolées lyriques s’avortent dans un souffle, tensions et émotions sont arrêtés par des arrêts sur image.
Les trajectoires des quatre protagonistes décrivent des figures géométriques simples et pures. Par instants, les directions suivies sont plus chaotiques. Une simplicité apparente dans la construction, qui remet la virtuosité et la technique au service d’une expression. Or petit à petit ce cadre spectaculaire s’oublie. Les sentiments du spectateur entrent en résonance avec le jeu des corps dansants. L’expression du vivant et de sa poésie potentielle nous est offerte, sans facilité, l’attention demandée au public fait écho à celle que chacun demande à ses proches.
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West side
FICTIONS
Article à propos de Fictions (2000)
Le temps.
C’était sur la scène de la Parfumerie. Les trois danseurs proposent un spectacle4 extrême “Fictions” dont on ressort avec le sentiment d’avoir vécu un intense moment de partage.
Les trois artistes dansent sur un fil celui du silence et du regard au public. Au spectateur d’imaginer les histoires, les fictions qui se dessinent derrière un geste, derrière une action. Le solo de pascal gravat qui commence la soirée débute ainsi par un long silence. Le danseur est assis et comme on dit, plongé dans ses pensées. Le temps passant, on ne peut que se demander ce qui le hante. Milles histoires surgissent dans les têtes jusqu’à ce qu’un écran vidéo s’allume : on se retrouve sous l’eau, et l’on suit un homme et un jeune garçon en culotte de peau à la poursuite d’une tortue. Une impression de paradis originel se dégage des images. Faut-il lier cet univers à l’homme silencieux du début ? à chacun de décider.
Prisca, elle, propose un morceau bref et presque silencieux où elle tient sous le faisceau d’un spot comme une source de bien être infini. La dernière partie de la soirée se concentre sur la présence des trois interprètes et des spectateurs. Ils sont assis dans un amoncellement de meubles, qui disparaissent aussi qu’ils sont venus. Pascal gravat reste seul et danse librement, Prisca regarde les spectateurs jusqu’à faire des grimaces, et soudain elle se métamorphose en grand singe. Jean marc Heim choisit de raconter une histoire, irrésistible, le plus sincèrement possible.
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chez
robin HarschArticle à
propos de Saturne (2003)
Mouvement. Net
Du moi au nous Saturne
Bienvenue dans l’ambiance Saturnale du groupe Quivala. Ici
comme dans l’Antiquité romaine, le temps d’une cérémonie
païenne d’autres règles sont en vigueur, permettant la
transgression des lois sociales et morales qui nous
contraignent. Le contrat implicite passé entre les
protagonistes de ce jeu repose sur l’exposition de quatre
ego débordant. Cette quête du moi n’a pourtant rien
d’égoïste, elle concerne la communauté rassemblée pour
l’occasion. Le voyeur spectateur est plus que concerné, il
est impliqué.
D’emblée, la distance réglementaire et conforme au contrat
implicite entre public et scène est brouillée. Le
spectateur est sur la scène au contact avec les danseurs.
La salle tout entière est devenue espace de représentation.
Qu’est ce qui est de l’ordre du mensonge, qu’est ce qui
révèle de la confession, comment différencier la sincérité
de l’imposture, le reflet du miroir ?
Le dispositif génère un sentiment d’empathie communicatif.
Ces quatre personnages sont nos semblables, nos frères et
sœurs d’humanité. Nous partageons leurs croyances et leurs
doutes, leurs fragilités et leurs folies passagères et
finissons par nous fondre dans leurs mouvements. Sans
didactisme, aucun, Saturne est une leçon de liberté à
l’image de la dernière scène Anja Schmidt, après avoir été
rendu difforme par els habits compulsivement mis en boule à
l’intérieur de son survêtement entame une danse nécessaire,
qui la libère de toute cette charge. Elle se départit du
jugement des autres et redevient elle même.
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Pabst
le chien
'homme
traversé ou la person
Paru
le Samedi 30 Août 20
MARIE-PIERRE
GENECAND et Pascal Gravat à propos de
L’homme traversé
et la pièce ou la personne
.PORTRAIT - Il y a
chez lui du Petit Prince et de l'aviateur égaré. Par deux
fois, à La Bâtie, Pascal Gravat tombera pour mieux se
relever.
A la copie finie,
il préfère l'ébauche. Le croquis tremblé. «Parce que»,
questionne-t-il tandis que son chien Pabst se niche à nos
pieds, «qui peut capturer la vérité?» Coup de gomme plutôt
que coup de griffe, la rature (et nature) de Pascal Gravat
n'est donc ni rageuse, ni haineuse. Ce danseur français
installé à Genève depuis cinq ans raconte simplement, avec
ses mots chuchotés et ses mouvements avortés, comment il
appartient à l'honnête homme, à l'homme de bien, de
trébucher. Une permission de chuter qu'il soufflera deux
fois à l'oreille du festivalier. Dans La Pièce ou la
personne, lui et ses partenaires de la Cie Quivala
tiendront ce soir encore la chronique réussie (?) d'une
création ratée. Et dès lundi, sous les traits de L'Homme
traversé, il s'échappera en solitaire talonné par le
peloton shakespearien des héros sans (re)père. Rencontre
avec celui qui sera Roméo, Hamlet et Richard III.
«Pourquoi les gens en général et les artistes en
particulier ont tellement peur du premier degré?». S'il se
dit souvent désarmé, Pascal Gravat est aussi désarmant.
Alors que la tendance est aux barricades, le danseur
s'étonne d'être isolé dans ce choix de tout risquer et de
se dénuder. Au propre comme au figuré. Pour Saturne,
avant-dernier opus de la Cie Quivala, il tombait le
pantalon terminant ainsi un cycle de confessions. «Les
autres s'étaient dévoilés par leurs mots. J'arrivais à la
fin, le sens imposait que j'aille plus loin».
SPECTATEURS
DISSÉMINÉS
Le sens, le voilà le dada, l'obsession de cette compagnie
regroupant Prisca Harsch, Anja Schmidt et Antoine Lengo
autour de celui qui a fait ses gammes chez Jean-Claude
Gallotta. «Danser chez Gallotta pendant quinze ans, c'était
accepter que le spectacle commence et s'arrête à la
prestation en scène. Avec Quivala, on se situe en amont. La
seule présence du public, son accueil, sa gestion, nous
posent déjà question». Parce qu'ils les voulaient proches
et impliqués, les artistes de la compagnie ont, à l'époque
de Saturne, disséminé les spectateurs sur la scène et
évolué à leurs côtés. Au risque d'une prise de pouvoir,
comme le soir où une femme a agressé les interprètes,
suscitant une réponse excédée de Pascal Gravat. Dérapage?
«Peut-être. Mais exceptionnel. En général, excepté les gens
du milieu qui détestent être exposés, le public a plutôt
apprécié».
ÉCHEC COMMENTÉ
Le débat ne se
prolongera pas car aujourd'hui, pour La Pièce ou la
personne, le public a réintégré les gradins. «Installer un
climat propre à l'ambiance démocratique des forums des
années 70 ne s'est plus imposé. La proximité, nous l'avons
trouvée dans le ton». En revanche, la thématique du
spectacle qui ne se fait jamais rappelle ces années de
contestation. «Sans doute. Mais pour nous, l'échec est plus
qu'une thématique. Nous l'avons éprouvé et intégré dans
notre fonctionnement. Nous avons besoin d'éventrer ce que
nous avons créé pour que, dans les zones de silence, se
glisse une étrangeté, un danger. Et rien à voir avec un
constat d'impuissance. C'est en acceptant de tomber qu'on
peut se relever».
DÉGAGEMENT DU
DANSEUR
Une philosophie – prendre la gravité de la vie, mais savoir
aussi la lâcher – qui l'a conduit à Shakespeare, deuxième
opus estampillé Gravat de cette Bâtie? «Oui et non. Au
départ, c'est un hasard. Une soif de sentiment. Puis,
lorsque j'ai décidé d'isoler Roméo, Hamlet et Richard III
et de les inscrire dans un trajet qui va de l'amour au
meurtre en passant par le doute, j'ai installé avec eux ce
rapport de prise et de lâcher prise. Je sais qui sont ces
héros, mais en même temps, n'étant pas comédien de
formation, je donne à entendre leurs répliques dans un jeu
très premier degré. C'est le luxe du non-initié, le luxe,
je l'espère, de L'Homme traversé».